Les voix du poème - Judith Balso 1

Publié le par bernard.fortin.over-blog.com

Judith Balso


Pessoa, le passeur métaphysique

 

Seuil

 

p.68

 

Les voix du poème


La netteté, la précision, la limpidité, la translucidité de la plupart des poèmes du Gardeur résultent d'opérations dont la principale est la production d'une langue qui, passant outre à l'intimité de l'écrit, fait constamment entendre le poète comme une voix qui se parle à elle-même devant tous, ou qui parle tout haut, avec toute l'immédiateté, la souplesse, la possbilité de reprise et d'hésitation dont dispose une voix.

... A peine a-t-elle été esquissée que cette figure est certe aussitôt déniée et montrée comme fictive : " Je n'ai jamais gardé de troupeaux" - tels sont les premiers mots qui s'offrent à la lecture, tout de suite après le titre du recueil. "Gardeur de troupeaux est lui-même un nom-chose, une singularité absolue. Et le caractère apparemment non fixé , incertain, de la voix, des différentes voix, que les poèmes font entendre aggrave le poids de chaque chose dite.

D'où, en retour, la difficulté extrême de lire ces poèmes à haute voix : car quel timbre a la voix de Caiero ? Et quelles sont les voix auxquelles il objecte ou répond ? Impossible de lire sans apporter à ces questions quelques réponses.

 

 

Balso

Affirmation de la poésie

Nous

p. 46

 

Mais Caeiro prend également appui sur l'extériorité de sa parole pour tenir, par la puissance de la voix, la pensée hors de toute intériorité à elle-même. J'en donnerai pour exemple, parmi bien d'autres, cet extrait de poèmes 39 du Gardeur de Troupeaux :

 

Le mystère des choses où donc est-il ?

Où donc est-il, qu'il n'apparaisse point

pour nous montrer à tout le moins qu'il est mystère ?

Qu'en sait le fleuve et qu'en sait l'arbre ?

Et moi, qui ne suis pas plus qu'eux, qu'en sais-je ?

Toutes les fois que je regarde les choses et que je pense à ce que les hommes pensent-d'elles,

je ris comme un ruisseau qui bruit avec la fraîcheur sur une pierre.

 

Car l'unique signification occulte des choses,

c'est qu'elles n'aient aucune signification occulte.

Il est plus étrange que toutes les étrangetés

et que les songes de tous les poètes

et que les pensées de tous les philosophes, que les choses soient réellement ce qu'elles paraissent être

et qu'il n'y ait rien à comprendre.

 

 

Oui, voici ce que mes sens ont appris tout seuls :

les choses n'ont pas de signification : elles ont une existence.

Les choses sont l'unique sens occulte des choses.


 

Ce soliloque du berger est un constant démêlé avec des questions venues de la métaphysique et qui sont entrées jusqu'au coeur du poème : ici l'évocation d'un "mystère" des choses,  de l'hypothèse qu'elles aient une "signification occulte", ouvre sur des figures de la transcendance. Pour tenir de telles questions à distance, le poète se pense comme n'étant pas plus que le fleuve ou l'arbre. Il se fait lui-même chose parmi les choses : "Je ris comme un ruisseau qui bruit avec fraîcheur sur une pierre", écrit-il, avant d'énoncer paisiblement que les choses sont "réellement ce qu'elles paraîssent être", et radicalement soustraites à toute signification et à tout sens : elles n'ont pas de signification, elles ont une existence.

 

  -----------------

Bernard Fortin

 

Cette voix, ces voix qui hantent le poème s'accordent "au Dormeur du Val" de Rimbaud :


 


Le dormeur du val

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.


 


 Au "Buffet"


 

C'est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;

Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d'enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand'mère où sont peints des griffons ;

- C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

- O buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s'ouvrent lentement tes grandes portes noires.


Arthur Rimbaud

 

--------------------


 

 


 


 

 

 

 à "La Nausée" de Sartre :

 

folio 805

 

p. 181 à 182

 

... Donc j'étais tout à l'heure au Jardin public.La racine du marronnier s'enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c'était une racine. Les mots s'étaient évanouis et, avec eux, la sigification des choses, leurs modes d'emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. J'étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et noueuse, entièrement brute et qui me faisait peur. Et puis j'ai eu cette illumination.

Ca m'a coupé le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n'avais pressenti ce que voulait dire "exister".

 

 

 à Pascal Illumination avec "La nuit dite du Mémorial":

 

http://www.users.csbsju.edu/~eknuth/pascal.html

 

et

 

http://www.cvm.qc.ca/ccollin/portraits/pascal.htm

 

Cette période s'acheva le 23 novembre 1654 avec la nuit dite du Mémorial, nuit durant laquelle il connut une illumination mystique qu'il consigna sur une page (le Mémorial) qu'il conserva cousue dans son pourpoint : «Certitude, certitude, sentiment, joie, paix. Joie, joie, joie, pleurs de joie».

 

« DIEU d'Abraham, DIEU d'Isaac, DIEU de Jacob »
non des philosophes et des savants.
Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix.
DIEU de Jésus-Christ.
Deum meum et Deum vestrum.
« Ton DIEU sera mon Dieu. »
Oubli du monde et de tout, hormis DIEU.
Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l'Évangile.
Grandeur de l'âme humaine.
« Père juste, le monde ne t'a point connu, mais je t'ai connu. »
Joie, joie, joie, pleurs de joie.
Je m'en suis séparé:
Dereliquerunt me fontem aquae vivae.
« Mon Dieu, me quitterez-vous ? »
Que je n'en sois pas séparé éternellement.
« Cette est la vie éternelle, qu'ils te connaissent seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. »
Jésus-Christ.
Jésus-Christ.
Je m'en suis séparé; je l'ai fui, renoncé, crucifié.
Que je n'en sois jamais séparé.
Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l'Évangile:
Renonciation totale et douce.
Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur.
Éternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre.
Non obliviscar sermones tuos. Amen.

 

-------------------

Pour revenir à Caeiro


encore à la p.47


Judith Balso poursuit :


Il arrive que cet entremêlement de voix déporte le poème à la lisière du poétique et du non poétique, le pousse aux limites en quelque sorte de la prose.C'est ce qu'objectent ceux qui n'aiment pas ce poète - que ce qu'il écrit ne serait pas de "la poésie". Mais cette inclinaison du poème vers la prose est tout entière commandée par la pensée du Gardeur qui, s'écartant de la métaphysique, doit rompre aussi avec un certain régime de la poésie, qu'il définit comme la poésie artiste, ou encore la poésie pensée comme un art. Séparer le poème de l'art signifie, pour le Gardeur, soustraire le poème à toute injonction formelle extérieur (rimes, rythme, prosolie, tropes...). Et c'est cela qui s'installe dans un voisinage de la prose dont l'existence, contrairement à celle du poème, est a priori sans forme.


p.48


Comme tout Romantisme, le Gardeur prononce l'inexistence de la "Nature" comme ensemble signifiant. Le poème 47 déclare fortement :

 

Je vis qu'il n'y a pas la Nature,

que la Nature n'existe pas,

qu'il y a des monts, des vallées, des plaines,

qu'il y a des arbres, des fleurs, des herbes,

qu'il y a des fleuves et des pierres,

mais qu'il n'y a pas un tout dont cela fasse partie,

qu'un ensemble réel et véritable

n'est qu'une maladie de notre pensée.


La Nature est partie sans un tout.

 

Mais il peut aussi bien se présenter, dans le poème 46, comme "l'unique poète de la Nature", le "Découvreur" véritable de l'univers, dans la mesure où il en dit précisément de façon neuve la vérité non signifiante :

 

Je suis l'Argonaute des sensations vraies.

A l'Univers j'apporte un nouvel Univers

parce que j'apporte à l'Univers lui-même.

 

On ne saurait déclarer plus magnifiquement une confiance absolue dans les capacités ontologiques du poème.


------------------

 

Bernard Fortin

 

J'irai bien faire un petit tour du côté de Plotin pour aborder la procession :

--------------

http://fr.wikipedia.org/wiki/Plotin

 

L'UN est absoulument transcendant, mais il est aussi immanent en tout. Il est nulle part, mais il est partout. Tout a rapport, à des degrés divers, à l'Un, qui est la mesure de toutes choses 16. Puisque tout est issu de lui, directement (dans le cas de l'intelligence) ou indirectement, puisqu'il n'y a pas de séparation entre l'Un et le monde comme entre Dieu et sa création, tout est également lié à lui. Il est donc possible de retrouver en chaque être la trace de ses principes supérieurs. Ce mouvement de retour vers ses propres principes supérieurs. Ce mouvement de retour vers ses propres principes appelé "conversion", et jouera un rôle primordial dans la mystique de Plotin.

---------------

16. Lambros Couloubaritsis. Aux origines de la philosophie européenne, Bruxelles, De Boeck, 2005 p. 662. 

 --------------------

 

Bernard Fortin

 

Que devrais-je constater entre ces différentes manières d'aborder ces oppositions, sinon comme peut le faire Caeiro, ce qui est soutenu implicitement par les écrits de Judith Balso ? C'est le cheminement de Caeiro et la glissade directionnelle de la thèse soutenue par Judith Balso en tant que passeur de métaphysique. Qui, mais Pessoa... Il est toujours le même autre et identique : Pessoa et Caeiro. Il m'apparaît que lui-même avait la nécessité pour produire ses hétéronymies, pour son rapport à l'écrit d'être autre dans son même. La fiction de son entité qui s'ouvre au monde pour qu'il se révèle à lui.


Publié dans Poésie

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article